L'humeur de la chroniqueuse L'oeil sur la planète La phrase littéraire du jour

Découvrez mon texte : « Nous n’irons plus jamais … »

Elle croit que je n’entends rien, que je ne vois rien. Elle croit que je ne suis plus vivante. C’est la nouvelle, elle s’appelle Martine. Martine est de mauvaise humeur, souvent. Elle doit avoir 50 balais mais elle fait plus. C’est une fausse blonde aux cheveux secs. De l’eczéma sur ses mains, ça fait des croutes. Elle est mal payée Martine pour nettoyer la crotte sur le cul des vieux. Elle traine ses claquettes Scholl sur le lino. Ça fait 2 jours qu’elle n’a pas changé ma couche. Je baigne dans mon pipi et ça ne sent pas la rose. Elle ouvre la fenêtre en grand, rien à faire que je chope la crève. Ils savent que plus personne ne vient me voir. Que je suis la vieille allumée qui feuillette ses albums photos et qui lit de la poésie en versant les quelques larmes qui lui restent. Ça fait longtemps que je ne peux plus crier. Extinction des cordes vocales. Crier c’est vivre, se taire c’est survivre. A la télé ils ont parlé des vieux maltraités dans les maisons de retraite, ou Ehpads pour faire plus moderne. Tu parles d’une modernité. De temps en temps un binoclard cravaté, qui pourrait être mon arrière-petit fils, passe dans les chambres pour vérifier si tout est aux normes. Il gribouille sur son calepin quelques âneries qui finiront dans une note officielle que personne ne lira. Je suis vieille, je ne crie plus mais je ne suis pas dupe. Je me suis retrouvée là parce que je tenais plus debout, ostéoporose avancée, lassitude d’avoir effectué des milliards de pas. Le dos fossilisé. Besoin d’être assise et qu’on s’occupe de moi. Tu parles. En attendant ma maigre retraite passe dans mon supposé entretien. Dois-je en vouloir à Martine ? Elle n’est qu’un maillon faible dans l’ignoble chaîne du grand-âge. De ceux qu’on pique de force pour un oui pour un non. Vaccin Covid, 4 doses. Consentement du patient non nécessaire. C’est ce qu’il y avait écrit sur la feuille de Linda l’infirmière en charge des piqures. Ça m’aurait pas déplu moi de le choper leur virus chinois. Partir à tout berzingue dans une ambulance conduite par de jeunes costauds qui rigolent en trimballant la vioque à l’arrière. Direction l’hôpital de la ville. Sur mon brancard, observer du coin de l’œil le grand marécage de la vie. Des gamins écorchés, des soulographes insultants, des mères de famille avec un œil au beurre noir, des jeunes toubibs avec des cernes sous les yeux et peut-être une gentille infirmière, une toute douce à la peau noire et aux mains de Karité. On ne peut rien faire pour vous Madame Lanot, on va vous laisser dormir. Le grand sommeil, celui dont on ne revient plus.

Ils sont tous morts les copains, les maris, les enfants. Les petits-enfants s’en foutent ils ont leur vie. Tirer le diable par la queue dès le 15 du mois. Tu parles d’une existence. Et puis l’essence ça coute cher. Ils habitent là-bas à Menton, là où les vieux richards vont crever sous leurs caméras de surveillance. Quelle horreur. De mon temps on marchait, on prenait des locomotives charbonneuses et on regardait la campagne défiler. Gamine, avec mon petit-frère on se faisait des bisous inuit en se frottant le bout du nez. Y avait aussi les graines de pissenlit sur lesquelles on soufflait, rêvant d’un ailleurs que le quotidien ne pouvait pas nous offrir. Mais c’était pas grave cette vie rude, nous savions ce que signifiait être ensemble. Oh il n’y avait pas que des avantages, la promiscuité, le bruit, si un voisin était cocu tout le quartier était au courant mais s’il manquait un peu de farine sur la table de l’un d’eux y avait toujours une bonne âme pour dépanner. La part du pauvre, ça fait longtemps que je n’ai plus entendu cette expression. Et puis y avait les bals les soirs de mai, les corps qui s’échauffaient sous les bleus de travail, les casquettes bien lustrées et les bas nylons avec des coutures dessinées. Y avait aussi les salauds, y en a toujours eu. Ceux qui font semblant d’être sympathiques et qui te plantent un coup de surin dans le dos. Quelle engeance, surtout pendant la guerre. J’en veux pas aux gamines qui couchaient avec les boches. Voulaient manger à leur faim et être parfumées dans le cou. La vie était si pénible avec tous ces casqués qui nous tenaient à l’œil. Enfin bref, maintenant les salauds ne portent plus de baïonnettes ils préfèrent l’indifférence et laisser les vieux croupir dans leurs mouroirs, dans les normes. C’est comme ça maintenant. Y en a plus que pour le virus chinois, leur truc de pangolin ou de rat crevé. Ils ont font un cinéma pour pas grand-chose. Les gens se rappellent plus mais y en a des faiblards qu’ont crevé de la grippe pendant la guerre et même après avec la grippe de Hong-Kong. A l’époque ça ne faisait pas la Une comme on dit. Il est curieux ce monde où on laisse les vieux dépérir dans des prisons passées à l’eau de javel avec la téloche comme seul horizon et en même temps ça couine de partout pour qu’ils restent en vie. Sans doute une histoire de pognon, je vois que ça. C’est pas une vie d’avaler de la soupe poireaux patates sans sel tous les jours et de bouffer de la dinde reconstituée à Noël. La bidoche je l’aimais bien sanglante comme sortie des tripes de l’animal. Une bonne bidoche assortie d’un bon coup de rouge et d’une petite Gauloise pour faire des volutes. Que ça me manque de mastiquer, maintenant je mange tout haché menu sinon je m’étouffe. Une faute route ils appellent ça. Ils ont de l’humour les toubibs. Martine me jette un coup d’œil vachard, du genre ma vieille tu vas attendre pour ta couche. La bourrique. Je m’en fous, il me reste un peu d’eau de Cologne, j’en ai aspergé la pièce. Elle me dit qu’elle a mal au dos, qu’elle est fauchée, que le gouvernement se fout de sa gueule. Je crois bien qu’elle chiale dans son chiffon. Je lui caresse l’avant-bras. Je parle doucement : ça ira mieux demain ma grande. Elle écarte ma main. Bon allez Madame Lanot, je vais vous changer votre couche. J’ai honte de lui montrer mes fesses fripées et malodorantes. Parce que ma tête elle, elle n’est pas fripée. Elle fonctionne vous savez. Je vois tout. Toutes les saletés de l’âme humaine. Merci Martine, ça commençait à sentir mauvais. Elle se marre. Je ris aussi. Qu’y a-t-il d’autre à faire. Elle me parle de son petit dernier qui va pas fort. Problème de drogue. Police. Menottes. La mort aux trousses. Elle appuie sur mon radio cassette et met un peu de musique pendant qu’elle nettoie mes fesses. Pan pan cul cul. « Capri c’est fini et dire que c’était la ville de mon premier amour. Capri c’est fini je ne crois pas que j’y retournerai un jour ». Hervé Villard, le beau gosse. Comme j’aime cette chanson. Souvenir de bord de mer avec la Citroën. La Grande bleue sous le soleil. Un slow avec mon Eugène, mes lèvres au creux de son cou. Le tourbillon de la vie. Ils vous ont fait votre 4ème dose Madame Lanot. La magie, ça ne dure jamais longtemps. Oui, Martine, oui, vous pensez bien, ils veulent me garder en vie. Sourires entremêlés. On a compris toutes les 2. On sait qu’ils s’en fichent de nous. Que nous sommes des ombres. Bonne journée Madame Lanot. Bonne journée Martine. Elle ferme la porte. En douceur.

Nous n’irons plus jamais où tu m’as dit je t’aime. Nous n’irons plus jamais, ce soir c’est plus la peine. Non c’est plus la peine. Dans ma caboche d’ancêtre y a un livre et je choisis toujours la page que j’aime le plus. Celle où un soir de mai tu m’as serrée tout contre toi. Tu riais à pleines dents. Des belles grandes dents de gars solide qui mangeait la peau de ses rondelles de saucisson. Des bons gros bras de gars qui réparent les fissures dans les murs. Un bon gros cœur de gars qui ne fait pas toute une histoire de l’amour. Tu me manques. J’entends des pas dans le couloir, des sanglots étouffés. C’est Madame Leonetti, l’italienne, elle est morte. Parfois la nuit, elle écoutait du Bel Canto. Je ne disais rien, j’ai toujours aimé les bruits de la nuit et les chats qui font la fête. J’ai toujours aimé souffler sur les graines de pissenlit. Légèreté.

L’infirmière pénètre dans ma chambre comme un bulldozer. C’est une guerrière la Linda. C’est l’heure des médicaments Madame Lanot. Elle les pose sur ma table de chevet. J’attends qu’elle parte. Je planque tout sous le matelas, vu qu’ils ne le retournent jamais. Quand je serais cuite, le dirlo dira en singeant la tristesse : pauvre Madame Lanot, elle s’est laissé mourir. Mais pas du tout. Je me suis laissée vivre. Encore un peu.

Astrid Manfredi, Copyright tous droits réservés, le 26 janvier 2021

2 comments on “Découvrez mon texte : « Nous n’irons plus jamais … »

  1. bedunette

    Un texte joliment écrit, émouvant, que je partage !

    J’aime

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