Tiens-toi droite, ne pose pas tes coudes sur la table. Ne sauce pas ta salade avec le morceau de pain. Julia, ça ne se fait pas. Sors de table, nous avons à discuter avec papa.

Oui maman, tout de suite.

Joie retrouvée du mouvement. Fin des fourmis dans les jambes. Je vais enfin pouvoir manger mes crottes de nez. La ratatouille de maman était dégueu, pleine d’eau et de gros morceaux de légumes jaunes et acides. Oui maman, discute avec papa. Papa, il ne sentait pas bon ce soir, il avait une odeur forte dans la bouche, la même odeur que celle du produit que maman met sur mes bobos.

Je file dans ma chambre. Une grande chambre pour princesse à volants avec la tête pleine d’anglaises qui sentent le pudding. Une chambre avec un lit à baldaquin et des posters de Kate Middleton. Plus tard, j’épouserai un roi, un roi avec de larges épaules et de toutes petites jambes. Faut que je révise mes mathématiques. Je déteste compter. Compter c’est le métier de papa à la banque rot de child. Il compte et recompte toute la journée. Parfois, il convoque des gens dans son grand bureau et il les gronde ou alors il les invite dans un château. Maman, elle, elle dépense les sous que papa compte. Papa ne dit rien, il a l’air d’accord. Maman, elle est toujours « pouponnée » et elle met beaucoup de crème foncée sur sa peau pour cacher des trucs rouges sur ses joues. Elle porte de grosses boucles d’oreille blanches qui font descendre ses lobes d’oreille jusqu’à ses épaules. Elle appelle ça des perles. Moi je trouve ça très moche. Avec papa et maman on va à la messe le dimanche et on s’agenouille sur un banc en bois en prenant un air triste. Enfin, surtout maman. Le curée me donne une pastille blanche infecte qui pue le médicament. Je dois dire « merci Seigneur ». C’est tout. Papa et maman, ils crient beaucoup, surtout les soirs de semaine. Ils crient sur la vie qui est moche. Du moins, c’est maman qui crie ça. Moi je ne trouve pas. Dernièrement, j’ai adopté une coccinelle une petite bête noire bombée avec des pois rouges. Elle se promène sur ma main. C’est tellement doux. Je l’ai appelée « fillette », c’est comme ça que m’appelle papa en faisant une grosse voix d’ogre et en me soulevant de terre. Qu’est-ce que c’est amusant. J’entends maman qui pleure à travers la cloison. J’entends un grand bruit, comme quelque chose qui tombe. Ou quelqu’un ? A moins que ce ne soit mon chat qui renverse tous les bibelots. Des bibelots affreux de l’ancien temps qui ressemblent à des fantômes près à me jeter un sort. Le silence se fait. Faut que je compte, et plus vite que ça.

Quand la nuit tombe complètement et que dehors c’est tout noir comme dans ma tête quand j’ai envie de pleurer, j’ouvre la fenêtre du salon. Une grande fenêtre qui donne sur un jardin où il y a des fleurs roses qui sentent tellement bon qu’on se croirait au Paradis. Pas le Paradis du curé, non un autre Paradis. Celui où ma maman ne se tartine plus le visage de marron, celui où papa me raconte des histoires de petites filles qui ne grandissent jamais, celui où les bibelots-fantômes se transforment en fées qui scintillent comme des pierres précieuses. Je reste longtemps là, à sentir la beauté fragile du jasmin. Que je suis heureuse. Parfois, maman me surprend. Tiens-toi droite Julia sinon tu vas avoir une scoliose. Puis elle retourne se coucher. Sans sa pommade marron son visage est celui d’une enfant, une enfant qui ne sourit plus.

Tous les mercredis maman me prépare pour aller à la danse. Elle lasse mes chaussons, ajuste mon tutu, serre mon chignon. Je suis sa ballerine. Je suis son rêve. Sauf que je suis nulle en danse. Je suis raide comme un piquet et mes frêles jambes se ploient avec difficulté. Ce que je préfère c’est ramper sur le tapis de ma chambre comme une limace ou un escargot en parlant avec ma coccinelle « fillette ». Tous les jeudis maman prépare mon sac pour aller au Solfège. Elle classe mes partitions, elle fredonne du Jean-Sébastien Baque, elle tresse mes cheveux, elle accorde mes émotions. Sauf que je suis nulle en piano. Je ne sais reconnaître ni les noires, ni les blanches, ni les Sol, ni les Fa. Moi ce que j’aime c’est chanter « This Girl is on fire » de Alicia quees en faisant une grosse bouche de poisson extra-terrestre. C’est ma copine Lucia qui me l’a apprise. Lucia elle est noire comme le chocolat que maman fait fondre dans le lait demi-écrémé, car entier c’est mauvais pour la santé. Lucia, elle porte des pantalons rouges et des ballerines dorées. Sa peau sent la vanille et la défaite, du moins ça c’est maman qui le dit. Moi je ne sens que la vanille. Lucia, elle danse comme le diable sur les tableaux de Moyen-âge que papa et maman m’obligent à regarder. Je n’ose pas leur dire que je trouve le diable plus rigolo que la Sainte-Vierge avec son air de folle malheureuse. Lucia, elle m’emmène sur un terrain vague et elle me donne un bouclier pour qu’on joue aux guerrières. Quand je rentre ma robe bleue est toute crottée. Tiens-toi droite, tiens toi bien, fillette. Ca c’est quand papa est là, c’est à dire rarement.

Parfois papa et maman s’embrassent sur la bouche et la pommette rouge de maman scintille comme une luciole. Il passe sa main sur sa pommette rouge et je crois qu’il pleure. J’entends maman dire c’est rien Jean, tout va bien. Si tout va bien, c’est ce que c’est vrai non ?

Le vendredi maman me prépare pour le poney. Elle décrasse mes éperons, brosse ma toque de cavalière et ajuste mon pantalon bleu-marine qui me sert les jambes à un point ignoble. Je déteste les canassons, leurs têtes débiles et leur odeur de foin mouillé. Moi ce que j’aime c’est faire l’infirmière pour Miguel le fils des concierges. Je lui noue des bandages sur la tête et l’autre jour je l’ai même embrassé sur la bouche. C’était comme mâcher un chewing-gum mais en moins collant.

C’est la nuit noire, celle que je préfère. Je pénètre dans le salon pour sentir les fleurs roses. Maman est allongée sur le canapé. Elle est belle dans sa chemise de nuit blanche pleine de dentelles. On dirait une reine. Je m’approche d’elle et lui caresse sa joue toute rouge. En fait maintenant elle est bleue sa joue. Maman ne bouge pas. On dirait une reine morte comme celle dans la basilique Saint-Denis. Sa main est raide et toute petite, ses doigts sont recroquevillés comme s’ils essayaient de dire quelque chose. A côté de maman, il y a des boîtes de toutes les couleurs. Surtout des vertes. A côté de maman il y a un verre qui sent comme ce qu’elle me met pour guérir mes bobos. Maman ne bouge pas. Je crois que je sais. Je crois que maman trouvait la vie moche. C’est écrit sur ses joues.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 09/06/2022

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