« Une trop bruyante solitude » de Bohumil Hrabal : une fable baroque et nécessaire pour que résiste la littérature

« Une trop bruyante solitude » de Bohumil Hrabal

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1ère de couverture « Une trop bruyante solitude » de Bohumil Hrabal éditions pavillon poche Robert Laffont

Non, « Une trop bruyante solitude » de l’auteur Tchèque Bohumil Hrabal ne comptera pas  parmi les prix de la rentrée littéraire 2012. Son auteur s’est donné la mort, il y a de ça plusieurs années, laissant dans son sillage une œuvre aussi belle que complexe. Une complexité renforcée par les conditions politiques hostiles durant lesquelles il exerça son art le contraignant à des publications clandestines (Samizdat).

Insoumise et poétique « La trop bruyante solitude » mise en mots par Hrabal échappe à tous les carcans dans lesquels nous nous complaisons à mettre en geôle la littérature. « Voilà trente-cinq que je travaille dans le vieux papier et c’est toute ma love story ». C’est sur ce simple constat que débute ce court roman aux allures testamentaires. Trente-cinq ans face à une presse tueuse de papier, à encercler de mâchefer et à recycler, à extraire la chair d’œuvres que la censure passe au pilon. Une terrible beauté littéraire qui n’échappe pas au narrateur, Hanta, alcoolique céleste animé d’une foi profonde pour les grands ouvrages interdits qu’il s’empresse de mettre de côté quand le chef  détourne les yeux. C’est ainsi qu’il se compose un fragile édifice de livres sous le poids duquel chavire sa propre existence. Entouré de mouches carnivores, de souris malicieuses échouant comme encas entre les crocs de la machine à broyer, Hanta  évolue dans son monde imaginaire avec pour dernière maîtresse une soûlographie ponctuée d’hallucinations et de femmes aux  jupons multicolores. C’est qu’il aima Hanta, c’est qu’il sentit au creux de ses reins les mains d’une petite tsigane aux yeux de flamme et au cœur de cerf-volant. Revenu de nulle part, il s’adonne à sa dernière croisade, ne pas mettre à mort la littérature. Mais les empêcheurs de tourner en rond ont des réserves d’ignominie pour briser les rêves et rompre une trop bruyante solitude. Pour marcher au pas, il faut être ensemble et c’est le cœur serré que le narrateur assiste au déclin moral et intellectuel d’une patrie qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Avec cette fable empreinte d’une poésie aussi slave que brumeuse, Bohumil Hrabal nous évoque les pouvoirs magiques de la littérature. C’est donc bien dans le cœur des hommes que se cache le secret  des mots, secrets de nuits d’amour  tout contre un poêle, le regard tendu au-delà des étoiles filantes. Cri d’extase possédé, chant liturgique échevelé d’une drôlerie pathétique, « Une trop bruyante solitude » n’est pas un alibi culturel pour briller en société. « Une trop bruyante solitude » est un roman qui se mérite tant il nécessite d’abnégation face à ce qui nous dépasse, cette terrible beauté qui fit écrire à Dostoïevski, qu’elle seule pourrait sauver le monde.

Au-delà d’une recommandation de lecture, ce roman baroque que l’on imagine volontiers mis en lumière par un Emir Kusturica ira cueillir sans ménagement votre émotion la plus intime, celle-là même qui vous fera ployer sous le poids bienveillant des livres nécessaires réclamant une bataille.  Pour que subsiste le recueillement que nous devons à nos rêves.

Astrid MANFREDI, le 05/11/2012

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