Cher Johnny,

Je suis née en 1970 et depuis le jour de ma naissance tu as toujours été là.
En 1961 à l’Olympia mon père exultait sur ta musique. Il était dans la fosse des groupies twistant, se roulant par terre, clamant son désir d’aimer à la manière de James Dean. La fureur de vivre était encore un art de vivre. Tu ne savais pas alors que tu deviendrais la plus grande vedette de la chanson française et que cette même chanson française ferait de toi une idole entièrement dédiée à son public durant plus de 60 ans.

Ton regard aussi bleu qu’un ciel parfait sur l’arctique, ton cuir seconde peau et ton allure de Western Spaghetti ont fait battre le cœur de générations de filles. Tu as toujours été celui qui va plus vite que les autres. Celui dont le cri de rage et de mélancolie déchire le crépuscule. On t’a chanté dans les mariages, dans les prisons, dans les taudis, dans les bordels et les palaces. On a bu à ta santé, on s’est embrassé sous les réverbères sur les riffs sauvages de « Que je t’aime ». Avec cette force viscérale qui était la tienne, tu as su composer le plus vibrant des hymnes : celui de l’amour s’offrant comme une plaie désirée. Tu étais celui qui noie son chagrin dans une comète mordorée où tintent les glaçons. Tu étais celui dont le déhanché électrisa les planches et les gouttes de ta sueur sont à jamais scellées sur les pistes des dancings. De cette France statuaire qui fume avec excès, se lève tôt, s’habille bien le dimanche, porte nos colis et nous nourrit tu n’avais pas honte. Elle était ton public et c’est avec fierté qu’elle arborait des tee-shirts à ton effigie et que les mauvais garçons sur leurs grosses cylindrées pleuraient des rivières en fredonnant « Je te promets ». On te voyait partout, tu étais nous. Au fil des ans ta gueule s’est faite burinée comme celle d’un romancier américain ayant écrit ses meilleures pages. On savait tout de ta vie. De tes mariages fugaces ou éternels, de tes enfants qui parfois durent porter la croix de ta célébrité, de tes ennuis avec le fisc, de tes choix politiques. Tu étais notre meilleur copain, notre oncle d’Amérique. Celui qui arrive à l’improviste les bras chargés de cadeaux et qui s’empare du micro à la tombée de la nuit pour fredonner « On a tous quelque en nous de Tennessee. Cette force qui nous pousse vers l’infini ».

Avec ton départ, s’éclipse quelque chose de précieux. Le sens de l’irrévérence mais aussi celui du panache dont tu mesurais si bien les effets quand tu apparaissais tel un demi-Dieu scintillant sous les stroboscopes de la scène. De ta voix singulière on aura tout dit. Qu’elle était puissante et fragile. Qu’elle était cassée et claire, limpide et désespérée. Une voix de ténor enroué capable de se lover dans la douceur d’un déshabillé féminin. Quand j’ai appris ta mort, je l’ai crue impossible car tu me semblais taillé dans l’invincibilité. Tes poumons eux ne devaient pas penser la même chose. Mais à quoi bon durer plus longtemps ? Imagine-t-on Johnny en vieillard s’acharnant sur un déambulateur ? Il fallait que tu partes et que l’on garde de toi cette image d’éternel jeune homme, forçat de l’amour qui roule à toute allure les cheveux dans le vent.  Lors de tes obsèques tes fans étaient là. Innombrables et émus. Ils ont fait entendre leur voix et se sont signés sur les notes de Gabrielle « Mourir d’amour enchaîné » ont-ils repris en chœur. Et tandis que le soleil déclinait, c’est à ta moto installée sur la place de la Madeleine qu’il a réservé son dernier rayon. Avant que ne s’installe la nuit. Comme tant de tes admirateurs, j’ai espéré te voir surgir une dernière fois mais tu n’es pas revenu saluer ton public. Je crois que quelque chose de notre insouciance s’en est allé. Désormais, tout sera si triste et si sérieux. Adieu l’ami.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 8 décembre 2020

2 comments on “Ma lettre à Johnny Hallyday …

  1. Merci Astrid. Merci pour lui. Merci pour nous tous. il restera présent à jamais dans nos Coeurs. Prenez soin de vous.

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  2. Philippe Adam

    Ha Johnny, detesté par les intellos, vénéré par les prolos, mais fédéré par la société, une ouverture sur les pas permis, les interdits possibles, un dieu blond arrivant de Belgique révolutionnait la frilosité musicale, c’est effectivement un marqueur social.

    Aimé par 1 personne

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