« Le destin d’un homme est de partir, ceux qui ne partent pas ne trouvent jamais de trésor » Jean-Baptiste Andréa extrait de « Cent millions d’années et un jour »

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Mon frère est mort en 1983. Il avait 24 ans. De lui, on disait qu’il riait sans cesse. Des rires d’enfant cristallins, des rires sans raison. Parce qu’il faisait soleil, parce que le rôti du dimanche avait le goût des moments partagés en famille. Le rire un peu dingue du garçon qui désire l’insomnie. Il avait souvent des valises indigo sous les yeux, faut dire qu’il voyageait beaucoup. Un globe-trotter infatigable aussi fringant en smoking de gala qu’en justaucorps. Il était danseur. Entrechats, arabesques, un beau petit cul bombé. Des bras souples et déliés d’oiseau de paradis. On ne savait pas grand chose de lui, de la vie qu’il menait, ni papa, ni maman, ni moi bien entendu. Je savais juste la vigueur de son amour. Une vigueur affectueuse et désarmante. Parfois, il me laissait accéder à sa musique, des sons sombres et envoûtants. Tous les chanteurs qu’il aimait étaient vêtus de noir et traçaient d’imprécis traits de khôl sous leurs paupières. Quand il les écoutait, il se jetait dans une transe affolante. Je ne savais pas trop quoi en penser. J’étais encore un Playmobil boy avec la coupe au bol et une colonie d’acné sur le visage qui planquait des catalogues La Redoute sous le lit. J’adorais aussi Michel Sardou, ce que je me gardais bien de confier à mon frère aux goûts si racés.

Mon frère ne nous présentait jamais de petite amie. Il disait qu’il n’avait pas le temps, que les filles étaient trop capricieuses face à l’exigence de son art. Danser à en perdre le souffle. Devenir le temps d’un ballet le roi des faunes ou l’inconsolable amoureux éconduit. Nous ne posions pas de questions. C’était lui, il était ainsi. Seul, rieur, agile comme possédé par des fantaisies qui nous étaient étrangères.

Un jour, il est rentré à la maison et il était tout blanc. Un blanc de clinique trop récurée. Il toussait aussi, une vilaine toux qui contorsionnait sa cage thoracique. Sa peau d’ordinaire rosie par les passions, desquamait. Nous trouvions d’infimes lamelles de son épiderme un peu partout dans la salle de bains. Il ressemblait à un vieillard de 22 ans. Il avait attrapé un virus durant son séjour aux Etats-Unis. Le virus des hommes qui aiment les hommes. C’était comme ça qu’on l’appelait à l’époque. Pour notre famille, ce fut une double douche écossaise. Non seulement François allait quitter ce monde, mais il le quittait par la petite porte. Celle du discrédit jeté sur notre lignée pour laquelle l’homosexualité était une inavouable déviance qui Dieu merci l’avait épargnée, jusqu’à présent.

J’avais le coeur lourd, lourd de l’imminence de son absence, lourd de leurs préjugés. Quant au voisinage, il détournait la tête nous infligeant par son silence un long chemin de croix. L’absence de François est aujourd’hui encore ce qui motive chacune de mes hypothèse scientifiques. Au contact de la science, j’ai compris combien la nature manquait de clémence face à la différence. J’ai fait de ce combat pour la différence le ciment de mes convictions scientifiques. Je ne suis pas devenu célèbre, je n’ai pas publié dans de prestigieuses revues et souvent je travaille seul face à une paillasse muette. Mon microscope  devient de plus en plus imprécis tandis que ma vue baisse.

Avec le peu de financements alloués par le Ministère de la Recherche, je consacre mon temps au virus Ebola Zaïre. Un virus diabolique largement sous-estimé et dont tout le monde se fout puisqu’il affecte un continent dont on espère secrètement la décroissance de la natalité.

Sur les bords du symphonique Fleuve Congo, quand une inespérée bourse de recherche le permet, je marche parmi des herbes jaunies non foulées par l’homme blanc.  Espérant un tête à tête avec d’antiques chauve souris porteuses de la souche du virus. Aux côtés des villageois surpris de recevoir la visite d’un Indiana Jones bedonnant aussi cinégénique q’un poisson mort, je mange avec mes grosses mains maladroites des bouillies de manioc, croisant les doigts pour survivre à la gastronomie locale. Et pourtant je suis bien. Je pense à François, à sa quête d’artiste, à ses larmes quand il découvrit Noureev sur scène. Je pense à son souffle altéré par les intubations acharnées, aux infirmières vêtues comme des cosmonautes pour pénétrer dans sa chambre. Je pense à son dernier regard d’homme vivant, un regard franc qui affirmait ce que ses lèvres ne pouvaient plus dire. Trouve mon frère. Cherche et trouve. Sois ce fier Hobbit de la terre du milieu dont la petite lumière jamais ne déclinera.

Nous sommes le vendredi 11 octobre. J’ai oublié de quelle année. Le temps ne s’écoule pas en Afrique. Il nous absorbe, nous enveloppe de sa langueur sans épines. La touffeur donne à Kinshasa des allures de planète hostile. Seuls les enfants résistent à la tornade caniculaire. Leurs frêles jambes soulèvent des brassées de poussière rouge. Je suis bien, je suis chez moi sur ce bouclier de feu, sur cette terre de sang qui nous crie son désespoir et son courage. Je lève mon verre de rhum à la fraternité.

Astrid Manfredi copyright tous droits réservés, le 14 octobre 2019

 

2 comments on “Je pars à ta recherche …

  1. Kamal Zerdoumi

    C’est cela le français : une langue qui peut vous dire froidement le tragique de notre condition. Ici, le sida, le drame africain. Pas de pathos. Un rapport d’autopsie. La littérature n’est pas une entreprise clownesque. Et cette auteure par son écriture clinique en témoigne.

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