j'écrirai" j'écris La phrase littéraire du jour Le coin des romans

Vivre sa vie, épisode 2 : laissons faire le hasard …

Pour faire suite à mon premier texte :https://laisseparlerlesfilles.com/2020/01/28/vivre-sa-vie/

« Elle a rendez-vous avec lui. Elle l’a croisé sur la voie de chemin de fer, là où personne ne va, sauf les plus courageux, sauf ceux qui savent que la vie est dangereuse et finit mal. Il boitait légèrement, il avait une canne et les yeux bleus. Il n’avait plus d’âge ou alors l’âge de ceux qui n’ont plus peur. A ses pieds, il a laissé tomber une adresse. Elle l’a ramassée. Elle n’a pas réussi à rejoindre la mer. Ils l’ont arrêtée avant et reconduite chez elle en lui pelotant un peu les fesses. Qu’aurait-elle pu dire ou faire ? Leur bondir à la gorge, leur montrer ses seins tristes, pleurer comme une madeleine ? Elle n’a rien fait. Elle a simplement dit « oui je rentre » comme habituée à cette surveillance décrétée pour le bien de la population. Elle a touché le papier qu’il a laissé tombé à terre. « Luigi Palomba, 4 rue des martyrs, 3ème étage,Paris« . Elle a pensé à l’Italie, à ses ponts désenchantés et souffreteux, à sa brume Viscontienne, aux pâtes aux palourdes, aux regards lourds des hommes, aux écrivains sur des terrasses d’ocre, aux filles teintes en blonde pour paraître moins latines comme si c’était un peu honteux, aux scooters intrépides et à l’amour. L’amour, cet inconnu. Elle s’apprête et se coiffe, elle va le rejoindre. Cette robe aux fleurs passées, les ongles sans vernis car ça n’existe plus, une mélodie de Paolo Conte dans la tête, la Strada au fond du coeur. Elle marche, comme toujours. Montparnasse, rue des Martyrs, sous la pluie. A l’angle des rues, la surveillance des chiens. Elle a son attestation. Elle marche en écoutant du jazz dans sa tête, ascenseur pour l’échafaud, comme Jeanne avant. Elle croise quelques clodos, bouche ses oreilles sur les remarques de cul. Elle a rendez-vous avec Luigi. Un prénom de pizza quatre saisons, de vendeur de blues, de sérénade un peu kitsch. Alerte coronavirus. Si vous êtes  malade, restez chez vous. Elle a toussé hier avec effronterie, sans doute est-elle un peu malade, destinée à être cloîtrée, définitivement. Ses talons sur l’asphalte, la pluie têtue, ce prénom d’amour fugace. Elle est arrivée. Le code. Trois étages. Elle sonne à sa porte. Il ouvre. Casquette, yeux bleus, l’air d’arriver de nulle part. Elle le suit à l’intérieur de cet appartement immense. Quelle chance il a. Elle pense à son chez elle qui ne lui appartient pas et à son propriétaire qui lui réclame le loyer à coups de menaces si elle ne paye pas à temps. Elle le suit dans le salon. Il lui propose un siège, plutôt un strapontin comme si le spectacle allait commencer. Dans son salon, un piano. Il s’assied. Tête baissée, ses yeux bleus sur les do ré mi fa sol la si do. Il chante. Gainsbourg. « Je t’en prie ne sois pas farouche, quand me vient l’eau à la bouche.Je te prendrai doucement et sans contrainte …« . Il pleure. Elle sourit. Il relève la tête, lui tend la main. Une bâche en plastique sépare leur étreinte. Elle remet son manteau et tourne la tête. Il prononce ces mots : laissons faire le hasard. Elle sourit. Oui, laissons faire le hasard…

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 30/04/2020

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