Découvrez mon dernier texte « L’abeille » : l’histoire d’une fille qui a le bourdon…

Je vous invite à découvrir  » l’abeille », un texte écrit 23 avril 2012 dans le cadre de  l’atelier mot à mot animé par la romancière Joelle Guillais. J’ai souhaité parler d’une femme qui renoue avec son passé, sa mère mais aussi la ville de son enfance. Des retrouvailles difficiles rythmées par le seul bourdonnement d’une abeille, témoin de nos histoires sans paroles.

L’ABEILLE

Je reviens. Toujours les mêmes platanes, le même saule pleureur face au jardin d’enfant. Avant il n’y avait pas de toboggan, ils en ont rajouté un : jaune et noir. De loin on dirait une grosse abeille. Les jeunes du quartier l’ont inauguré d’un « Nike la police ». Toujours le même Intermarché et ses néons qui n’éclairent rien. Devant, des gamines papotent, se recalent la mèche derrière l’oreille. Innocentes aux mots sales comme si elles connaissaient d’avance la punition. Mes talons claquent. Pas beaucoup de chaussures à talons dans le quartier, plutôt le glissement feutré des baskets pour se tirer à toute vitesse. Ici, les gens ont la mort aux trousses, alors ils se chaussent en conséquence. Toujours la même bibliothèque qui résiste. La responsable organise un concours de nouvelles pour les 15-18 ans. Elle a la foi, moi plus. C’est le printemps, parait-il, mais en moi bourdonne l’automne. Cette ville en a les couleurs avec ses briques rouges dépareillées et ses maigres platanes asphyxiés de pollution. Je reviens.

43, rue Youri Gagarine, c’est là que j’habitais. C’est là qu’elle habite toujours. Je suis droite, ma respiration est bien calée. Mon prof de yoga serait fier de moi. J’ouvre la porte d’entrée. Pas besoin de code. Ici, y a plus rien à voler. Le hall sent bon, des odeurs d’épices et de voyages qu’on ne peut pas s’offrir. Des bruits s’échappent de partout composant une symphonie brouillonne qui me retourne le cœur. Ce n’était pas prévu au programme ça : le cœur serré à cause d’une musique. J’en parlerai à ma comportementaliste.

J’ai acheté des chocolats, du haut de gamme. Elle ne fera pas la différence, c’est sans importance. L’ascenseur ne fonctionne plus, sa peinture jaune s’écaille laissant apparaitre une armature métallique. A bien y réfléchir, une galerie d’art contemporain pourrait s’en enticher. Je vois déjà l’appellation : compression urbaine désenchantée. Je prends les escaliers m’efforçant de serrer les fesses. Elles se relâchent un peu ces derniers temps ; difficile de lutter contre le gène de la fesse voluptueuse. Je sonne. La porte est ouverte. Odeur de vieux et de lavande qui moisit dans les armoires. Dans le couloir, toujours les mêmes tableaux hantés de perroquets jaunes et verts. Une collection de menâtes qui n’ont jamais chanté.

Elle est là, assise sur le canapé : tête droite, cheveux grisonnants, jambes alourdies. La roue de la fortune braille des millions virtuels. Elle a encore un joli profil, élégant, le seul cadeau que la vie lui ait laissé. Les plis amers qui entourent sa bouche me rappellent ceux que je chasse à renfort de collagène. Je pose les chocolats sur la table du salon où prise au piège dans son soliflore une fleur en plastique se déshydrate. Elle a un regard doux et triste à la fois. Elle me sert son café tiède. Une abeille bourdonne autour de nous, toute heureuse de nos retrouvailles muettes. Il n’y a plus de fleurs à butiner mais elle fait semblant.

Je reviens. Honteuse d’avoir eu honte d’elle. Si longtemps.

Astrid MANFREDI le 23/04/2012

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